Et l’on reparle d’économie circulaire. Utiliser les matières usagées pour construire apparaissait déjà comme une solution pour économiser les ressources naturelles. La récente flambée des prix des matières premières (une augmentation de 15 à 45 % selon la FFB) accentue les vertus des déchets valorisés. A quelles conditions le recyclage est-il rentable ? Le réemploi est-il une solution d’avenir ? Que faut-il attendre de la Responsabilité élargie du producteur (REP) ? Autant de questions abordées dans ce dossier consacré à l’économie circulaire dans le BTP.

Par Alexandre Lenoir

Valorisation des déchets : Il y a matière !

Le développement de l’économie circulaire passe par une prise de conscience de sa rentabilité. Concernant les déchets minéraux inertes, la révolution culturelle est en marche. Pour la valorisation des déchets issus du second œuvre, c’est plus compliqué.

Au troisième interlocuteur nous incitant à rendre visite à Néo-Eco pour comprendre ce qui marchait en économie circulaire, on a pris rendez-vous avec le patron de ce bureau d’études, basé à Hallennes-lez-Haubourdin. De retour du Liban, où il pilote la valorisation des gravats issus de l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, Christophe Deboffe répète ce qu’il martèle à ses clients depuis qu’il a fondé sa société il y a dix ans, « un monde sans déchet est possible… car c’est rentable. » Diagnostic des ressources avant démolition, mise au point de procédés pour valoriser les déchets, certification qualitative et juridique des éco-matériaux, assistance à maître d’ouvrage… Néo-Eco – 40 ingénieurs aujourd’hui – assure toutes les étapes pour métamorphoser une matière usagée en ressource. Dans la région, la société s’est fait connaître en 2016 sur le chantier de la Maillerie à Croix et Villeneuve d’Ascq, piloté par Bouygues Bâtiment Nord-Est : 30 000 tonnes de béton d’anciens entrepôts reconverties en granulats pour construire des logements grâce à un processus élaboré en partenariat avec l’IMT Lille Douai.

Pour Christophe Deboffe, fondateur de Néo-Eco : « Un monde sans déchet est possible… car c’est rentable ».

« Aujourd’hui, à partir de 1500 m2 de plancher à déconstruire, on gagne à réutiliser les matériaux », assure Christophe Deboffe. Encore faut-il se pencher sur le sujet dès le début d’un projet. « C’est comme pour la VRD. On sait que la gestion alternative des eaux est moins chère, mais c’est pas avec ça qu’on gagne un chantier… », regrette Rodolphe Deborre, directeur de l’innovation chez Rabot-Dutilleul. Quand on réfléchit à la manière de déconstruire… il est déjà trop tard. Trop tard pour commander un diagnostic sérieux sur le potentiel des matériaux. Il est alors plus simple de faire appel à un démolisseur classique, enclin au passage à « faire des prix » pour remporter le marché. « Aujourd’hui, une grande partie de mon travail consiste… à convaincre maîtres d’œuvre et maîtres d’ouvrage que les matériaux recyclés sont aussi performants que le neuf. On fait tomber les bastions un à un » raconte Christophe Deboffe, pour qui le frein à la non-généralisation du recyclage est avant tout culturel.

« Sur le béton, c’est simple de trouver des gisements pérennes. C’est plus compliqué pour des matériaux plus pointus : la quantité dont je dispose sera-t-elle la même l’année prochaine ? », relate Espérance Fenzy, dirigeant d’Etnisi

A chaque étape de la boucle. « Il n’est pas évident de persuader un proprio qu’il doit faire attention à ses déchets » relate Espérance Fenzy, inventeur du Wasterial un revêtement contenant au moins 75 % de matière recyclée. Son entreprise Etnisi fournit chaque année aux enseignes de bricolage 80 000 pas japonais fabriqués à partir de déchets de béton et rebuts de carrière. Il est aujourd’hui en discussion avec Bouygues et Gelcina pour leur fournir du carrelage recyclé en grande quantité. « Sur le béton, c’est simple de trouver des gisements pérennes. C’est plus compliqué pour des matériaux plus pointus : la quantité dont je dispose sera-t-elle la même l’année prochaine ? » Cette problématique de l’approvisionnement continu en matériaux usagers freine le recyclage des déchets issus du second œuvre. Si la valorisation des déchets minéraux inertes (béton, tuiles, briques, agrégats d’enrobés…) atteint aujourd’hui 70 %, ce taux descend d’après l’ADEME à 26 % pour le second œuvre (1). Il existe des filières de valorisation pour le plâtre, le verre, le bois ou le PVC (moins pour la laine de verre), mais elles restent méconnues des acteurs du secteur.

Miser sur une qualité du démontage

Car là encore, la démolition sélective doit être pensée en amont. « La valeur du déchet dépend de son démontage », rappelle Carole Magniez nouvelle directrice du pôle de compétitivité TEAM2 pour l’économie circulaire et le recyclage, basé à Loos-en-Gohelle. Optimiste sur la structuration des filières : l’augmentation continue de la TGAP (la taxe générale sur les activités polluantes) dont s’acquitte le déconstructeur pour « se débarrasser » de ses déchets en centre de stockage (ex-centre d’enfouissement, ex-décharge) est à même de  changer certaines habitudes (2). Tout comme la hausse du coût des matières premières.

« Il faut prouver que le tri coûte moins cher », avance Pierre-Laurent Vandecaveyen directeur développement de Recynov. Associée à Néo-Eco, cette déchetterie circulaire basée à Haubourdin propose aux artisans de remplacer la traditionnelle benne de chantier fourre-tout par des petites bennes compactes grâce auxquelles ils trieront leurs déchets de chantier. Plus c’est trié, moins le dépôt coûte cher. Avant de repartir, l’artisan peut même remplir son coffre de produits… recyclées. Fondé en 2014, Recynov brasse aujourd’hui 23 millions d’euros de chiffres d’affaires. Un modèle pour l’éco-organisme qui gèrera la future REP (lire encadré p:12). A moins d’avoir un chef de chantier passionné de valorisation ou de vouloir séduire une collectivité qui pourra à l’avenir faciliter leur quête de foncier, promoteurs et constructeurs ont encore besoin d’incitations pour se lancer dans l’économie circulaire. Question de frein culturel… et de non-demande des clients. Certains maîtres d’ouvrage encouragent le tri sélectif et le recours aux matériaux déjà utilisés dans leurs cahiers des charges. A condition que ça n’obère pas d’autres exigences, comme la performance énergétique d’un bâtiment, ou encore son coût. Question de rentabilité, encore et toujours. 

(1) La TGAP pour les déchets non dangereux du BTP se monte actuellement à 37 € la tonne. Il sera de 45 € en 2022, puis 65 € en 2025.

(2) Les chiffres du recyclage des déchets du BTP sont sujets à interprétation. Quand des gestionnaires de déchets parlent de 90 % de valorisation, les pros de l’économie circulaire avancent le chiffre de 50 %.  Une différence qui tient aux intérêts divergents des deux parties et à une définition plus ou moins large de la valorisation. Est-on dans la valorisation quand on remblaie ? Quand on réaménage une carrière ? En fonction de ces subtilités sémantiques, l’objectif de recyclage de 70 % des déchets du BTP en 2020, fixé par l’Union européenne et repris dans la loi française sur la transition énergétique, peut sembler atteint. Ou pas.

Le recyclage, c’est bien… chez le voisin

Où mettre les plateformes de recyclage ? Tous les sites n’ont pas la chance de disposer, comme la friche de La Maillerie à Croix et Villeneuve d’Ascq, d’un espace de stockage sur place.

L’idée était trop belle. Profiter des 4 000 démolitions prévues par le renouvellement urbain (ANRU) dans la métropole lilloise pour créer une plateforme de valorisation des déchets de gros et de  second œuvre. Réemploi local à la clé. Piloté par la META – groupement formé par Vilogia et LMH – l’équipement devait voir le jour en 2021 à proximité des chantiers de déconstruction de Roubaix-Tourcoing. Las, la difficulté de trouver un terrain d’accueil ont eu raison de ce projet exemplaire d’économie circulaire. « Au début, les collectivités sont toujours super partantes… jusqu’aux premiers collectifs d’habitants qui s’inquiètent pour le bruit et le passage des camions autour du site », se désole un des initiateurs du projet. « Il nous faut aussi trouver des espaces sécurisés pour un stockage dont on ne connaît pas la durée car les débouchés ne sont pas clairement identifiés », complète Angélina Boulard pour la MEL. Tout chantier n’a pas la chance comme pour Fives-Cail (lire article p:13) de disposer de friches in situ où entreposer les matériaux à réemployer.  Prévue par la REP (voir encadré p:12), la mise en place d’un réseau de « recycleries » ou de « matériauthèque » au plus près des PME pour les inciter à trier bute aussi sur le problème. « Les plateformes de recyclage, ce ne sont pas des petits hangars cachés. Il faut une acceptabilité des habitants, mais on accompagnera les entreprises et les territoires », juge Aurore Colson, conseillère régionale déléguée à l’économie circulaire. Déchetteries circulaires, éoliennes, même combat.

REP : UNE ÉCOCONTRIBUTION ENCORE EN DISCUSSION

Afin de lutter contre les dépôts sauvages et favoriser l’économie circulaire, l’Etat prévoit l’entrée en vigueur en janvier 2022 d’une filière « responsabilité élargie du producteur » (REP) pour le BTP. Selon le principe du pollueur-payeur, les fabricants de matériaux paieront une contribution qui alimentera un (ou plusieurs) éco-organismes chargés de gérer des « recycleries » auprès desquelles l’artisan apportera ses déchets. Sans rien payer s’ils sont bien séparés. Une manière d’encourager les PME à pratiquer le tri sur leurs chantiers.

Les déchets mélangés restant payants, la REP pourrait paradoxalement inciter les voyous adeptes des décharges sauvages à continuer leurs mauvaises pratiques.  Raison pour laquelle, le niveau de tri est encore en discussion.  Tout comme le degré de traçabilité des matériaux. Là encore, pour éviter d’être appréhendés, les travailleurs au noir ne préfèreront-ils pas continuer à se délester de leur déchets dans la nature ? Autre aspect en discussion : l’organisation de cette REP. Ou comment créer une filière sans casser ce qui existe.  Faut-il une filière financière (la contribution est gérée par les collectivités qui fera appel à des indépendants) ou opérationnels (l’éco-organisme se charge lui-même du recyclage) ? Devant la crainte des filières de recyclage déjà existantes – portées par les entreprises de BTP et les producteurs de matériaux ou par des associations type ressourcerie – le ministère de la Transition écologique en charge de la REP semble s’acheminer vers un système mixte. « Il faut être attentif à ne pas déstabiliser les acteurs déjà bien engagés dans la valorisation et avancer matériau par matériau », juge Aurore Colson, conseillère régionale déléguée à l’économie circulaire qui tente de rattraper le retard des Hauts-de-France en la matière grâce à la mise en place d’un Observatoire des déchets prévu pour 2022.

REEMPLOI : QUE DIT LA LOI ?

La loi anti-gaspillage de février 2020 renforce le texte sur le diagnostic Produits-Matériaux-Déchets (PMD). Pour autant, sans engagement appuyé du maître d’ouvrage en faveur de l’économie circulaire, la qualité de ces estimations ne permet pas toujours un réemploi optimal des matériaux. Quant à la prochaine réglementation environnementale 2020 (RE 2020) prévue pour 2022 qui impose la décarbonation dans le neuf, elle extraira les matériaux de réemploi de l’empreinte carbone d’un chantier. Un petit pas de plus vers le réemploi.

La friche Fives-Cail est un véritable terrain de jeu pour le réemploi des matériaux. @Charles Delcourt

Réemploi : tout reste à construire

Sans une caractérisation plus fine des matériaux lors de la déconstruction, la réutilisation de produits usagés restera marginale. Aujourd’hui moins de 2% des matériaux consommés par le secteur proviennent du réemploi.

Ceux qui doutent des qualités esthétiques des matériaux usagés sont invités à se balader sur la « Grand rue » piétonne du quartier de Fives-Cail. Ici, les rails de l’ancienne usine sidérurgique dessinent des arabesques sur le pavage du site originel. Prélevés, triés, nettoyés, les pavés en grès d’Artois ont été coupés dans le sens de la longueur avant d’être reposés sur place. « Nous avons fait un inventaire de tout ce qu’il était possible de garder » , se félicite Stanislas Dendievel, adjoint lillois à l’urbanisme. A l’orée de la deuxième phase, Soreli, l’aménageur du site, prévoit des prescriptions de réemploi dans les cahier des charges en échange de la cession de foncier. Notamment la réutilisation de 30 % des briques de l’usine, ainsi que des parties de la charpente métallique. Les architectes peuvent commencer à plancher. Car le réemploi… ça prend du temps !

« Quand on réemploie, c’est à nous de s’adapter au matériau et non l’inverse », résume Quentin Hatry, architecte lillois qui a imaginé l’espace de restauration transitoire de Fives-Cail en utilisant du bardage, des briques, des escaliers… déjà présents sur le site. « OK c’était gratuit… mais ça a pris beaucoup plus de temps à dessiner qu’avec des produits standards ».  Même casse-tête pour l’artisan contraint, par exemple, de fixer une poutre « d’occasion » rabotée à neuf… sur des sabots classiques prévus pour du 200 x 200. Le réemploi requiert du temps. Et de la souplesse. Un luxe que maîtres d’ouvrage et maîtres d’?uvre ne sont pas toujours prêts à se payer. 

Carreaux de ciment, ferronneries antiques, luminaires art déco….  Parce qu’ils sont aujourd’hui considérés comme des ?uvres d’art, certains matériaux « nobles » sont rentables sur le marché du réémploi. Moquettes, fenêtres ou chaudières de seconde main… ont plus de mal à trouver preneurs. Quand bien même constructeurs et maîtres d’ouvrage sont-ils convaincus par les vertus du réusage qu’ils doivent faire face à  la frilosité des assureurs. Comment être certain que les matériaux usagés seront aussi performants que du neuf ? Début mai, le bureau de contrôle Alpes Contrôles a lancé un Pass Réemploi, une validation des performances techniques de matériaux et produits destinés au réemploi. Un progrès notable dans une démarche encore balbutiante.

Fluidifier le recours aux matériaux de réemploi suppose également leur caractérisation : connaître leur composition, dimensions, performances énergétiques… pour mieux les réutiliser.  « Il faut de la donnée » , résume Eric Allodi, co-fondateur d’Upcyclea, start-up qui milite pour la création d’un passeport circulaire appliqué au produit du bâtiment. Une fiche technique, similaire au carnet d’entretien d’une voiture pour mieux la revendre à l’Argus. Disponible avant le curage d’un bâtiment, la caractérisation plus fine des matériaux disponibles accélèrerait la mise en relation entre donneurs et demandeurs. Sur des places de marché en ligne ou via des ressourceries locales. En l’absence de règlementation contraignante (lire encadré P:12), reste à savoir qui doit endosser ce rôle d’informateur. 

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