Gagner du temps et de l’argent, en revenant au bon sens, c’est ce que promet la construction lean ; une véritable philosophie de gestion de projet, d’organisation de travail collaboratif, voire pour certains une révolution sectorielle …. Comment ça marche ? Par où commencer ? Quelles astuces pour faciliter sa mise en œuvre ? Focus à 360 degrés de la démarche.

Par Anne Henry-Castelbou

Toyota a imaginé dans les années 70 au Japon le concept du lean management qui s’est répandu dans le monde industriel. Depuis moins de dix ans, de plus en plus d’entreprises du bâtiment du Nord-Pas de Calais l’ont adopté et adapté. Et aussi bien dans le neuf qu’en réhabilitation. Les définitions sont multiples. Mais on peut retenir que la construction lean cherche à améliorer la performance de l’entreprise sur ses chantiers. Mais aussi l’environnement de travail des compagnons et la satisfaction du client. Tout en supprimant les tâches sans valeur ajoutée.

Des outils visuels sur le terrain

Grands panneaux vélédas, post-it et fléchages de couleur … les outils de la lean sont très visuels sur le terrain. Mais d’une manière générale, cinq grands principes sont à la base de la construction lean. A commencer par la règle des 5S, à savoir cinq mots japonais commençant par S, signifiant trier, ranger, nettoyer, ainsi que standardiser et améliorer en continu, que ce soit en entrepôt ou sur chantier. L’intérêt est le gain de temps lors de la recherche des bons matériaux. Cela permet de connaître immédiatement le niveau des stocks et de commander par anticipation si nécessaire.

Un planning des tâches

La Planification collaborative (Last Planter System LPS) consiste elle à établir chaque semaine, avec l’ensemble des équipes, un planning des tâches à exécuter pour la semaine et souvent pour les deux semaines suivantes. Le document, affiché sur le chantier, évolue en fonction de l’avancée des projets. Grâce à des rituels réguliers d’animation en présence de tous les acteurs, les retours d’expériences sont partagés pour améliorer au quotidien l’exécution du chantier. Le Plan d’installation de chantier répartit lui sur le chantier les compagnons et le matériel, avec l’établissement d’un sens de circulation et des codes couleurs pour faciliter la démarche. Il réduit ainsi les allers-retours inutiles.

La cartographie des flux permet d’identifier les différentes étapes administratives de la livraison du bon produit au bon endroit, sur un chantier ou dans un  entrepôt. Enfin, le tri des déchets, dès le démarrage du chantier, diminue les quantités de déchets générés. De même que leurs coûts de traitement. 

Les conditions de réussite

La démarche n’est pas que l’apanage des grands groupes. Notamment les TPE et PME peuvent tout à fait l’envisager comme le souligne Michel Lamon, fondateur d’Orchidée Consulting, cabinet spécialisé en lean construction basé à Lille : « Tout dépend des enjeux. Souvent, c’est plus pertinent de commencer par le planning collaboratif. Mais s’il y a un enjeu de rangement dans l’entrepôt, mieux vaut débuter par les 5S. Si l’enjeu concerne davantage les circuits administratifs pour la mise à disposition du matériel sur le chantier, ce sera d’abord une Cartographie des flux. Si l’enjeu est la cohésion d’équipe et la fidélisation du personnel, les rituels d’animations à intervalles courts sont primordiaux. » 

On n’est pas obligé non plus d’embarquer toute l’entreprise mais commencer avec un chef de chantier ou une branche d’activité, avec une bonne communication, permet de tester le concept. Et le numérique peut aider, pour notamment faciliter la transmission en temps réel des informations. La gestion des stocks dans le cloud avec scan de chaque pièce empruntée, utilisation de l’application OneNote de Microsoft pour partager des photos et  l’avancement de chaque étape du chantier, ou dématérialisation des levées de réserves grâce à des tablettes numériques. Enfin la construction lean n’est pas toujours simple à mettre en oeuvre, surtout sur un chantier en corps d’état séparés. Là où il faut convaincre toutes les parties prenantes de l’intérêt de la démarche, notamment les sous-traitants.

Mettre en place un planning collaboratif

Antoine Rocco dirigeant de l’entreprise Cabre témoigne : « Je sais qu’il faut être persuasif avec les sous-traitants, pour les convaincre de nous envoyer leurs chefs d’équipe 2*2h pour mettre en place le Planning collaboratif. Mais une fois que c’est fait, c’est top, cela crée un vrai esprit d’équipe. »

Et du côté des entreprises de second oeuvre, « cela demande de la souplesse quand les entreprises du gros oeuvre rythment le chantier selon les méthodes du lean. Cela notamment au niveau des approvisionnements » témoigne Christophe Carpentier, dirigeant de Desbarbieux Frères à Saultain (59) qui de son côté a déployé la construction  lean auprès de ses quarante salariés, « cela suppose également en amont de se former, de communiquer davantage avec les équipes, de contrôler. En somme, c’est un investissement en matériel et en temps. Mais ça vaut le coup. » 

Michel Lamon Orchidée Consulting

Une telle organisation peut générer jusqu’à 5 à 6 points de marge en sus


Michel Lamon
Orchidée Consulting

Réduction du temps de construction

Michel Lamon a pu mesurer l’impact de la construction lean sur différents chantiers : « A Villeneuve d’Ascq, deux chantiers identiques ont été menés par deux opérateurs différents. Sogea qui avait fait le choix de la construction lean, a eu 70% de réserves en moins dans le corps d’état secondaire que l’autre chantier.

Effectivement une telle organisation peut générer 5 à 6 points de marge supplémentaire pour l’entreprise de BTP.» Et réduire le temps de construction de 30 à 50% par rapport à un chantier normal ce qui est tout bénéfice. Des chiffres qui en disent long sur l’impact de la construction lean sur un chantier. En plus du recul des réserves à la livraison, les experts constatent une diminution des travaux correctifs liés aux non-conformités. Mais également aussi le respect des délais de livraison et d’encaissement, le recours à moins de compagnons, des réunions de chantier réduites grâce à une meilleure communication entre les acteurs et plus de bien-être au travail.


Témoignages
La construction lean, ils la pratiquent au quotidien

     « J’ai commencé par une activité très technique »

Antoine Rocco, dirigeant de Cabre, à Courrières (62), 220 collaborateurs :
«Nous avons déployé la construction lean en commençant par l’activité isolation car c’est la plus importante de notre entreprise en terme de CA, de valeur ajoutée et de nombre de compagnons. C’est aussi une activité très technique qui demande plus de préparation en amont. Ca se passe bien. Les compagnons constatent une amélioration de l’ergonomie de leur poste de travail et de leur rendement, ça renforce l’esprit d’équipe et diminue les tensions.» 

  « Ca permet aux compagnons d’être moins fatigués »

Paolo Bianchi, responsable Méthodes chez Tommasini Construction, 280 salariés, à Aulnoye-Aymeries (59): 
« Il y a quatre ans, pour se lancer dans la démarche, nous avons fait une analyse de déroulement qui chronomètre le temps de travail passé et le temps de production réelle d’un compagnon. Cela nous a permis de mesurer l’écart, du notamment à des déplacements sans valeur ajoutée. Nous avons alors revu l’organisation des postes de travail ce qui a permis aux compagnons de moins se déplacer, d’être moins fatigués et plus concentrés. »   

 « C’est plus que nécessaire en réhabilitation » 

Paul Museau, ingénieur travaux chez GCC à Lezennes (59) :
« Nous réhabilitons en ce moment 194 logements pour SIA à Lens. C’est une opération à tiroirs, avec 24 logements réhabilités toutes les 8 semaines. A la différence du neuf, ce sont des délais plus courts avec un enchaînement rapide des tâches. Le moindre grain de sable peut faire déraper l’organisation. Et la communication avec le terrain est un sujet bouillant en réhabilitation, vu l’étendue des chantiers. D’où l’intérêt de la construction lean, c’est plus que nécessaire en réhabilitation. Elle permet d’optimiser notre travail, en délai et qualité. Nous utilisons un grand tableau LPS et un petit tableau de briefing de poste qui nous permet de gérer au quotidien la communication avec nos équipes en production propre, et de les responsabiliser en leur montrant leurs objectifs sur une semaine. » 

   « Nous avons moins d’accidents »  

Lise Thierry, responsable QSE, Qualité, sécurité et environnement chez Nord France Construction, 210 salariés, à Lambersart (59) :
« Nous nous sommes faits accompagnés pendant deux ans par un consultant extérieur. Il a mis pour mettre en place la démarche sur 100% des chantiers. Et nous avons investi dans la communication, dans du matériel de rangement, de signalisation et du matériel ergonomique plus performant. Aujourd’hui, nous avons moins d’accidents, avec un taux de fréquence (nbre d’accidents/nbre d’heures d’exposition au risque) qui est passé de 23 à 6 en 4 ans. Et durant la crise de la covid-19, la construction lean nous permet de faire adopter plus facilement les nouvelles règles sanitaires. »

   « Le lean est le faux frère de l’ergonomie »  

Rohan Detourmignies, Responsable Ergonomie–Santé & Lean management chez Ramery, 3000 collaborateurs, à Erquinghem-Lys (59) :  
« Le lean est le faux frère de l’ergonomie qui se focalise sur le poste de travail pour améliorer les conditions d’activité. La démarche lean va plus loin, en s’intéressant aux flux dans lesquels s’inscrit ce poste de travail. C’est pour ça qu’elle a un impact global sur l’activité et notamment sur la baisse des accidents de travail. Ainsi sur un chantier de désamiantage  de 30 000 m2 de toitures à Wattrelos, le travail a été réalisé en 8 mois au lieu de 15 mois prévus, sans accident.»  


Interview
« La construction lean, il n’y a pas plus pertinent que maintenant » Pr. Dr. Zoubeir LAFHAJ

Zoubeir LAFHAJ

Le Pr. Dr. Zoubeir LAFHAJ de Centrale Lille, a publié en 2018 « La révolution de la construction lean ». Pour lui, au-delà de bousculer le secteur, la construction lean s’impose en cette période de la covid-19 comme la solution la plus pertinente en termes de productivité. Mais aussi de respect des normes sanitaires et sécuritaires.

En quoi la construction lean est-elle une révolution sectorielle ?

C’est une philosophie du bon sens, qui touche toutes les strates de l’entreprise, tous les corps de métier et tous les niveaux hiérarchiques. Une méthode de management de travail collaboratif qui permet de transformer l’entreprise, d’améliorer progressivement sa productivité et d’assurer le bien-être au travail, via l’élimination des gaspillages et des tâches sans valeur ajoutée. Et au-delà de consolider la culture de l’entreprise, la construction lean est également bénéfique pour le client qui voit des chantiers terminés dans les délais avec moins de coûts supplémentaires. Aujourd’hui, le Danemark, le Japon, la Suède, la Grande-Bretagne mais aussi les USA et le Canada sont très en avance.

Où en est la diffusion de la pratique en France ?

Elle n’est pas encore à son apogée, que ce soit au niveau des entreprises ou de la formation, universitaire ou professionnelle. Par ailleurs, chaque entreprise déploie sa propre stratégie de construction lean ; il n’y a pas de processus unique. Une des raisons est le manque de formation et de spécialistes du sujet. Centrale Lille a été par exemple la première école d’ingénieur à l’intégrer dans son parcours académique. La formation est la clé pour accompagner le changement du secteur de la construction vers cette nouvelle transformation. Nous avons observé que certaines entreprises du BTP sont allées chercher des consultants du lean industriel pour les aider. Or, le secteur de la construction est une industrie qui a sa propre culture organisationnelle et humaine et une réglementation spécifique ; la démarche du lean doit s’y adapter et il faut former à l’interne.

Comment peut-elle s’imposer dans le secteur ?

En plus de la formation, les grands donneurs d’ordre publics ont un rôle à jouer, en multipliant les appels d’offres imposant une démarche de construction lean. Mais pour l’instant, ils ne sont pas encore assez sensibilisés. Également, l’investissement dans des outils numériques peut aider à démultiplier le processus et à accélérer la transformation. Mais nous rappelons que la priorité de la construction lean est l’humain : anticiper les problèmes, mieux prévoir les stocks, renforcer la communication entre tous les acteurs d’un chantier ou d’une entreprise.

En quoi la construction lean est-elle appropriée en cette période de crise sanitaire ?

Il n’y a pas plus pertinent que maintenant. C’est une aide au respect de la distanciation sociale, via le zonage des chantiers et une logistique bien conçue. Dès l’apparition d’un cas contact chez un compagnon ou un cadre, le planning collaboratif permet de réorganiser rapidement le chantier. Les data vont remonter dans un esprit collaboratif afin de faciliter la prise de décision. Et plus largement, quand la communication et la sécurité sont renforcées, que les tâches sont anticipées de façon collaborative, nous évitons les chevauchements, les problèmes de positionnement et les déplacements inutiles. Tout ça permet d’améliorer la performance tout en assurant la qualité d’exécution et en respectant les normes sanitaires et sécuritaires.


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