© Chartreuse de Neuville

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Monuments historiques en Hauts-de-France : des marchés en péril ?

Il y a moins d’argent qu’avant pour restaurer les trésors du patrimoine et les opérations sont difficiles à lancer, dans les Hauts-de-France comme ailleurs. Mais des professionnels restent indéfectiblement attachés à cette mission de sauvegarde.

 

«Correct», «Passable», «Moyen» : telles sont les appréciations des spécialistes sur l’état des monuments historiques des Hauts-de-France. On s’occupe plutôt bien, chez nous, de ces chefs d’oeuvre en permanent besoin d’entretien. La Conservation régionale, service de l’Etat, en recense 3 000 dans le Nord – Pas de Calais et la Picardie : propriétés publiques ou privées, «inscrites à l’inventaire» pour leurs particularités remarquables ou «classées» en raison de leur caractère exceptionnel. Ce sont les cathédrales d’Amiens ou de Beauvais, les abbayes de Maroilles ou de Saint-Riquier mais aussi des témoins d’épisodes guerriers et de notre identité industrielle. Les ouvrages de Vauban, les beffrois et les vestiges miniers ont en outre été reconnus par l’Unesco. Une centaine d’opérations de restauration sont en cours ou en projet avancé dans le territoire.
Il y a quelques décennies, le marché procurait de belles satisfactions aux entreprises spécialisées. Certes, elles devaient suivre un parcours de qualification exigeant pour pouvoir répondre aux appels d’offres. Et elles étaient sous le contrôle sourcilleux d’un architecte en chef des monuments historiques et d’un architecte des Bâtiments de France. Mais il y avait de quoi mener des chantiers intéressants et bien gagner sa vie. Aujourd’hui, les contraintes demeurent. «C’est normal, estime Xavier Lucas, promoteur passionné, à l’oeuvre notamment sur l’ancien hôpital du Hainaut à Valenciennes. Même si elles nous compliquent un peu la vie, ces règles nous obligent à l’excellence». Mais la donne institutionnelle a changé : l’Etat a délégué une partie de ses compétences aux collectivités, sans que les moyens financiers suivent automatiquement. Les opérateurs labellisés par Qualibat ont perdu leur position exclusive, des entreprises étant désormais retenues par les communes et intercommunalités au vu de simples «références».

Il faut  réfléchir à la reconversion du patrimoine  pour mieux  le restaurer » Thomas George,  président du GMH
« Il faut
réfléchir à la reconversion du patrimoine
pour mieux
le restaurer « 
Thomas George,
président du GMH

Vieilles pierres et trésors vivants

Les crises récentes dans le BTP ont achevé de semer la confusion. Confrontées à des chutes d’activité, certaines entreprises venant parfois d’autres régions, et même des majors de la profession, se sont tournées vers le supposé gâteau patrimonial… «Sous l’effet de la baisse des finances publiques et de la concurrence, les prix ont sévèrement chuté», témoigne Olivier Battais, président de la société du même nom, spécialiste de la couverture en ardoise. «Les dossiers de financement sont de plus en plus difficiles à boucler», rapporte Jean-Luc Delcourt, gérant de SRMH (maçonnerie et taille de pierre à Bruay-sur-l’Escaut). Des piliers du secteur ont ainsi vacillé, comme la société Payeux d’Arras (taille de pierre), placée en liquidation l’an dernier. «Ce sont des savoir-faire qui disparaissent», se désole le dirigeant de SRMH, qui a embauché quelques-uns des salariés ayant perdu leur emploi…
«Les entreprises qualifiées sont plus menacées que les monuments, assure Etienne Poncelet, architecte en chef des monuments historiques. Il faut les protéger du système d’appel d’offres qui les broie, faire primer les critères qualitatifs et récompenser leurs compagnons qui sont des trésors vivants». La défense du métier –des métiers– est le premier objet du GMH (groupement des entreprises de restauration de monuments historiques), rattaché à la FFB. Son délégué régional, Thomas George, directeur de Chevalier Nord (Saint-Omer), se multiplie auprès des administrations, des centres de formation et des élus. «Nous pouvons apporter une aide aux petites communes qui doivent rénover un bien patrimonial mais sont dépourvues d’ingénierie». «Certains maires sont convaincus, voire enthousiastes, expose Olivier Battais. D’autres estiment que le jeu n’en vaut pas la chandelle. D’autres enfin, confrontés à des dilemmes financiers, doivent arbitrer entre une intervention sur un monument historique et la construction d’un équipement neuf. On peut comprendre qu’ils choisissent de réaliser une école plutôt que de réhabiliter une église souvent peu fréquentée». Le GMH a son idée : «Il faut réfléchir à la reconversion de patrimoine, donner à des bâtiments de nouveaux usages pour mieux les rénover et les préserver», argumente Thomas George. L’agglomération de Saint-Omer, avec l’Etat, la Région et le Département, a ainsi transformé l’ancienne chapelle des Jésuites en une superbe halle de spectacle…

La tradition mais pas que…

Heureusement, le public reste attaché aux monuments historiques. L’incendie de Notre-Dame de Paris l’a démontré, de même que le succès des campagnes de Stéphane Bern. La fondation du patrimoine, principalement alimentée par le mécénat d’entreprises et par des legs, collecte aussi les dons de particuliers attachés à un bien, comme la salle Sthrau de Maubeuge, trésor d’art déco, le carillon de Bergues ou tout simplement le clocher de leur village. Dans le Nord, en 2018, 624 000 euros ont été mobilisés par ce «mécénat populaire de proximité». Il reste donc de la place pour que s’exprime la passion des citoyens, des maîtres d’ouvrage, des autorités responsables, des architectes et des entreprises. «Ce n’est pas un métier que l’on fait pour gagner beaucoup d’argent mais pour répondre à une sensibilité et à une envie de bien faire», déclare Thomas George, trentenaire et repreneur de la société familiale Chevalier à… 24 ans. C’est aussi le domaine de la créativité et de l’inventivité. Il suffit pour en être persuadé d’entendre Olivier Battais et son conducteur de travaux «raconter» la couverture en plomb coulé sur sable de la cathédrale de Tournai, des étoiles dans les yeux et des dizaines de photos à l’appui… Ou le vitrailliste Luc-Benoît Brouard, en action sur presque tous les chantiers patrimoniaux de la région, évoquer son rôle patient de «passeur de lumière».
La question de la transmission est au coeur du sujet des monuments historiques : transmission des oeuvres bâties et transmission des gestes qui les sauvent. Les entreprises qualifiées ont l’ardente obligation de renouveler leurs effectifs. Mais elles peinent à recruter de jeunes talents. «Des métiers continuent à pâtir d’une mauvaise réputation, commente Alban Dezoteux, directeur du centre des compagnons du devoir de Villeneuve d’Ascq. Les esprits évoluent un peu mais il faudrait au moins organiser un «Top chef» en couverture ou en maçonnerie pour inverser la situation». Et la perspective de «travailler à l’ancienne», sur des immeubles de prestige, ne motive pas tout le monde. «Certains jeunes trouvent que les tâches de restauration prennent trop de temps ou sont répétitives, poursuit Alban Dezoteux. Ils veulent bien s’y atteler mais avec des ordinateurs et des machines à commande numérique. D’ailleurs, nous les formons à toutes les techniques, celles d’hier et celles d’aujourd’hui». Bien vu, estime Jean-Luc Delcourt : «Quand on connaît les bases de la musique, on peut jouer du jazz. Nos entreprises doivent aussi se préoccuper d’innovation». Un mot que l’on ne s’attendait pas forcément à trouver sous une vieille pierre…

L’église Saint-Joseph de Roubaix  Sous la flèche aigue qui se dresse au bord de la voie rapide urbaine, en lisière du quartier de l’Alma, se cache une merveille : une église du dix-neuvième couverte de scènes peintes, des colonnes à la voûte de brique, en passant par les murs. Une longue entreprise de restauration a débuté en 2014 et s’achèvera l’an prochain sur une facture de 7,4 M€. Les couvreurs de Battais y auront contribué, de même que les peintres artistes de Tollis (Val-de-Marne) et l’atelier de vitrail Brouard. Sans oublier la société Réatub pour la conception de la forêt d’échafaudages qui occupe encore l’intérieur.
L’église Saint-Joseph de Roubaix
Sous la flèche aigue qui se dresse au bord de la voie rapide urbaine, en lisière du quartier de l’Alma, se cache une merveille : une église du dix-neuvième couverte de scènes peintes, des colonnes à la voûte de brique, en passant par les murs. Une longue entreprise de restauration a débuté en 2014 et s’achèvera l’an prochain sur une facture de 7,4 M€. Les couvreurs de Battais y auront contribué, de même que les peintres artistes de Tollis (Val-de-Marne) et l’atelier de vitrail Brouard. Sans oublier la société Réatub pour la conception de la forêt d’échafaudages qui occupe encore l’intérieur.
La Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil La restauration de cet édifice religieux, qui a terminé sa carrière comme hôpital au tournant des années 2000, est l’une des plus grosses opérations du genre en France (33 M€ de budget). Les travaux sont conduits par l’architecte Nathalie T’Kint. On retrouve à la manoeuvre les entreprises Battais Charpente et Chevalier Nord, qui ont déployé tous leurs savoir-faire pour sauver de la ruine une antique chapelle. Les 20 000 m2 bâtis abriteront bientôt un hôtel et un espace culturel et de rencontre.
La Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil
La restauration de cet édifice religieux, qui a terminé sa carrière comme hôpital au tournant des années 2000, est l’une des plus grosses opérations du genre en France (33 M€ de budget). Les travaux sont conduits par l’architecte Nathalie T’Kint. On retrouve à la manoeuvre les entreprises Battais Charpente et Chevalier Nord, qui ont déployé tous leurs savoir-faire pour sauver de la ruine une antique chapelle. Les 20 000 m² bâtis abriteront bientôt un hôtel et un espace culturel et de rencontre.
La Villa Cavrois à Croix Lorsqu’on voit le vaisseau de Robert Mallet-Stevens reposant tranquillement dans ses jardins, on peine à imaginer son état de dégradation à la fin du siècle dernier. Le diagnostic a été très long à établir, confirme Isabelle Grandsart, du cabinet Goutal, architecte des monuments historiques. Quand la décision a été prise de transformer la villa en musée, l’opération a pu commencer. «Le principal enseignement du chantier, c’est l’importance de conserver ce qui existe et de s’en servir comme base. Pour la réfection de certains carrelages ou du miroir d’eau du parc, la tentation était forte de repartir de zéro. Mais les risques étaient trop grands de dénaturer l’oeuvre».
La Villa Cavrois à Croix
Lorsqu’on voit le vaisseau de Robert Mallet-Stevens reposant tranquillement dans ses jardins, on peine à imaginer son état de dégradation à la fin du siècle dernier. Le diagnostic a été très long à établir, confirme Isabelle Grandsart, du cabinet Goutal, architecte des monuments historiques. Quand la décision a été prise de transformer la villa en musée, l’opération a pu commencer. «Le principal enseignement du chantier, c’est l’importance de conserver ce qui existe et de s’en servir comme base. Pour la réfection de certains carrelages ou du miroir d’eau du parc, la tentation était forte de repartir de zéro. Mais les risques étaient trop grands de dénaturer l’oeuvre».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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