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Emplois qualifiés : BTP cherche remèdes à la pénurie

Ironie de la reprise, le secteur du bâtiment souffre d’un manque de personnel qualifié. Comment contrer ce phénomène qui frappe les PME et les TPE de plein fouet ? Fidéliser son personnel grâce à des politiques RH innovantes, séduire les jeunes grâce à plus de communication, faire appel à la main d’œuvre étrangère… Les entrepreneurs des Hauts-de-France testent des solutions. 

 

A vouloir aller vite, les chasseurs de tête font parfois des boulettes ! En octobre dernier, ce patron d’un bureau d’études lillois de génie civil a reçu via LinkedIn une proposition d’embauche… chez son gros concurrent ! « Je leur ai dit de se renseigner un peu sur les gens qu’ils cherchaient à débaucher », relate ce chef d’entreprise de dix salariés. D’autant plus agacé qu’il n’a pu retenir l’un de ses techniciens spécialisés, contacté lui aussi par le rival. « Ils l’ont nommé chef d’équipe à 35 000 euros brut par an. 7 000 euros de plus que chez moi. Je ne pouvais rien faire ».

Depuis un an, la frénésie des recruteurs agite le monde du BTP. Objectif : attirer à tout prix les profils devenus rares depuis l’embellie économique. Conducteur de travaux, chefs de chantier, cadres en études de prix, géomètre, pro du BIM… La pénurie est partout. Y compris dans le second œuvre. Dans l’encadrement de chantiers les hausses de salaires peuvent atteindre jusqu’à 25 % (voir encadré « ces métiers rares aux salaires qui s’envolent »). Une guerre des compétences qui fait parfois de gros dégâts ! En milieu d’année, un gros bureau d’étude de la région a carrément dû fermer sa cellule ouvrages d’art : en moins six mois, ses trois ingénieurs avaient succombé aux « charmes » des grands travaux parisiens.

Vincent Fleck  Directeur des ressources humaines  chez Ramery
Vincent Fleck
Directeur des ressources humaines
chez Ramery

Des chantiers parisiens prestigieux

L’aspirateur parisien ! Pas une boîte des Hauts-de-France qui n’évoque aujourd’hui la concurrence mortifère de la capitale. Grand Paris Express (200 km de métro et ses aménagements), Jeux Olympiques en 2024, extension de l’aéroport de Roissy, réfections de quartiers en Ile-de-France… On embauche à Paname. A des salaires plus élevés qu’en province. Et pour des chantiers qui ouvrent de belles perspectives de carrière. Difficile de ne pas succomber à la tentation quand on habite à Lille, Arras ou Amiens et que travailler en région parisienne n’est pas synonyme de gros déménagement. Depuis le début de l’année 2018, Fabien, 42 ans conducteur de travaux, basé à Valenciennes a déjà reçu quatre offres pour quitter son groupe d’ingénierie, spécialisé dans les grosses infrastructures. Avec des augmentations de salaires de 5 à 20 % à la clef. Il a hésité… avant de refuser de quitter le Nord. Un peu par amour pour sa terre natale. Un peu aussi parce que son entreprise a accepté de s’aligner.

Y’a pas que l’argent qui compte

A ce jeu de la revalorisation salariale, les majors et les grosses PME sont les plus fortes. Non sans risque. « La surenchère salariale possède des effets pervers à moyen terme », analyse Thierry Collet, secrétaire général de la FFB Hauts-de-France, « une fois que vous avez augmenté un salaire, vous êtes contraint de décaler tous les autres ».  Pour éviter cet écueil, certains employeurs préfèrent les rémunérations variables calculées en fonction des résultats. En attendant de laisser passer l’orage… Problème de ces bonus : bien que temporaires, ils obligent l’entreprise à puiser dans une trésorerie affaiblie par des années de crise.

Certains patrons mettent donc sur la table d’autres « carottes » que la bonne paye. Mutuelle, voiture de fonction, indemnités de déplacement généreuses, ticket restaurant… Une attention portée à la qualité de vie qui peut se traduire autrement que par des biens matériels. A l‘image de cette PME du Pas-de-Calais de 250 salariés qui, soumise à la pression de ses concurrents a mis en place une initiative originale : attribuer à ses collaborateurs les chantiers les plus proches de leur domicile. Pour mieux fidéliser ses anciens et attirer les jeunes, beaucoup d’entreprises font valoir leurs perspectives d’évolution professionnelle. « Nous dépassons le plafond légal de budget alloué à la formation pour faire grandir nos collaborateurs, notamment dans le numérique », témoigne Vincent Fleck, directeur des ressources humaines chez Ramery, une entreprise qui met aussi en avant « son actionnariat familial et local » et « le management bienveillant » qui en découle.

Opérations séduction

Jouer la proximité et la carte de la responsabilité sociétale (RSE) plutôt que celle des salaires… ça marche vraiment ?  « Oui, car les jeunes ne sont plus les mêmes qu’il y a 20 ans », témoigne Nicolas Burlion, directeur adjoint de Polytech Lille, « nous avons affaire à une génération qui exige désormais d’être portée par des valeurs et qui se soucie du bien-être au travail ». En multipliant rencontres avec les professionnels et visites sur le terrain, les écoles d’ingénieurs de la région encouragent les étudiants à s’intéresser davantage aux conditions d’exercice de leur futur métier qu’à leurs émoluments (voir interview Rachid Zentar). Et conseillent aux entreprises du BTP, encore trop méconnues des élèves, à se vendre davantage. Surtout à l’heure où de nouveaux métiers apparaissent avec le BIM, l’impression 3D ou le bâtiment connecté. Car, de l’avis général, les jeunes connaissent mal le secteur de la construction. Une inculture qui ne touche pas uniquement les métiers d’encadrement.

Souvent jugés pénibles par les jeunes, les travaux techniques et manuels peinent à séduire. Alors que la demande est là ! Couvreurs-zingueurs, maçons, plombiers, chauffagistes… Les métiers du BTP figurent en bonne place dans la liste des métiers en tension. « Il faut communiquer sur les efforts réalisés ces dernières années pour faciliter le travail sur les chantiers, ainsi que sur les politiques de ressources humaines attractives mises en place par les petites entreprises », soutient Cécile Blondeel, secrétaire générale de Constructys Hauts-de-France qui accompagne les TPE dans leurs efforts de formation. Revaloriser les métiers techniques dans l’esprit des jeunes générations. Vaste chantier qui prendra du temps. En attendant, où trouver la main d’œuvre manquante ?

Cécile Blondeel Constructys
Cécile Blondeel
Constructys

Les étrangers plutôt que l’intérim

Premier réflexe : faire appel à l’intérim. En 2017, les effectifs intérimaires ont augmenté en moyenne de 15% dans la région (soit plus de 10 000 équivalents temps plein). Problème, un intérimaire coûte en moyenne 10% plus cher à son employeur. Dur à assumer pour une TPE-PME. Les cabinets intérims, eux galèrent pour dénicher certains profils. « Tous les métiers de la construction sont en tension, avec des difficultés accrues dans le second oeuvre, explique Jean-Charles Tilmant, chargé d’affaires BTP de la Direction Opérationnelle Nord d’Adecco. Et avec la crise, nombre de compagnons se sont tournés vers l’industrie, sans compter que beaucoup de «sachants» sont partis à la retraite ces dernières années ». Au Boncoin.fr, devenu le premier concurrent des agences traditionnelles, on confirme : avec 17% des petites annonces, le BTP est le secteur le plus présent sur le site (51 000 offres déposées en 2017 dans les Hauts-de-France). Mais aussi celui qui a le plus de mal à recruter. Dans ce contexte, de plus en plus d’entrepreneurs voient leur salut venir de l’étranger. 

Depuis un an, Constructys accompagne vingt réfugiés afghans et soudanais, en contrat d’alternance dans des entreprises de coffrage et de construction de routes. « Ils sont très motivés ! », constate Cécile Blondeel. Même constat chez Lina Durlin, couvreuse-zingueuse à Marly, qui, via une association d’insertion vient d’embaucher en CDD un jeune Guinéen arrivé en France il y a trois ans. « Assidu, déterminé et compétent », se réjouit la dirigeante, un peu désabusée par les exigences de certains jeunes Français, « peu ou mal formés » et par la facilité avec laquelle des couvreurs peu expérimentés peuvent s’installer en auto-entrepreneur.

Le recours aux étrangers, panacée pour défier la pénurie dans le bâtiment ? « Ils sont hyper-compétents, moins gourmands et ils ont besoin de boulot pour leur titre de séjour », lâche cynique notre patron de BET en génie civil qui a embauché deux ingénieurs du Maghreb pour faire face au pillage de ses concurrents. A la rescousse des professionnels du bâtiment, l’ingénieur algérien et le coffreur soudanais ont visiblement meilleure presse que le plombier polonais d’antan.

Lina Durlin Couvreuse-zingueuse à Marly
Lina Durlin
Couvreuse-zingueuse à Marly

 

 

A lire aussi dans ce dossier:

– Ces métiers rares aux salaires qui s’envolent. Lire ici.

– Trois questions à Rachid Zentar, Responsable formation génie civil à l’IMT Lille-Douai. Lire ici.